mardi 13 mai 2008

- Pelleté de sentiments -

Il se retourna, rageusement.
L'ironie est de penser.
Et quelle ironie ! Un jeu du sort, un acharnement, un Destin, peut-être.
Notion abstraite, encore. Il y a de cela des siècles, on y croyait encore. Au Destin.
Composition imagée d'un enchaînement d'actions qui mèneraient irrémédiablement à un goal.
Quelque chose de concret, mais qu'on ne pourrait pas toucher. On n'en devinerait que les contours, Nous sommes les maîtres de notre Destin, comme le disaient certains Anciens.
Maîtres peut-être à cette époque, mais aujourd'hui ?
Il ne s'en sortirait plus, il était jouet dans un jeu qui le dépassait. Il le savait. Et le Destin n'avait rien à voir là-dedans. Manipulé, et corrompu jusqu'à la moelle.
Comme tous ceux de son époque, probablement. La véritable puissance était d'être corrupteur et non plus corrompu. Rares étaient ceux qui parvenaient à corrompre. On était que corrompu, sans savoir pourquoi, c'était une réalité sue et acceptée par tous. Sans exception.
Et une augmentation substantielle n'était pas pour déplaire, vers les fins de mois. Le travail prenait directement une valeur abstraite, puisque plus rien n'avait d'importance. Rien d'autre qu'un éternel étirement de temps. Sans valeur intellectuelle, puisque plus rien n'était prôné. Les écrans n'affichaient qu'une lente et paresseuse bande musicale, des informations surprenaient parfois, mais qui écoutait ? Le sommeil était le dernier refuge pour penser. Se dispenser des vapeurs sales et obscures des pièces aux parois suintantes. Des cris de souffrance, de douleur noire, qui occupait bien des esprits, aussi développés soient-ils.
Des continuels grésillements des contacts radios inexistants. Des tableaux de bords brisés, où trop de têtes s'étaient appuyées.
Des casques de Prises qui pressaient les tempes, compressaient et verrouillaient toute possibilité de réflechir.
Aucun échappatoire jusqu'à la relève. Jusqu'à la délivrance, où l'on pourrait s'échapper vers son Clos, fermer tout à clef, se jeter sur un matelas sale, qu'on mordrait parfois avec haine et dégoût, pour s'endormir, avec stupeur, ou presque. Surpris, l'homme qui sommeille. Parfois manger. Un plateau en aluminium altéré, biodégradable et dégradé, soutenant un rectangle creusé en plastique sale, fondu. Une substance informe et incolore à l'intérieur, le strict minimum en apport protéique et vitaminique. Parfois. Pour tenir un peu mieux. Et encore.
Puis un cliquetis régulier annoncerait d'une voix monocorde la reprise de l'infini boucle de la journée.
Aucun intérêt n'était demandé. Une transmission nerveuse à la limite stimulée pour faire le trajet jusqu'au Poste.
La Prime était tout ce qui importait.
Un Bleu désirait effacer une séquence vidéo d'un interrogatoire défouloir ?
La Prime. C'était comme ça qu'on l'appelait, chez les Condi's, l'entassement perpétuel mais si insignifiant de pots-de-vins discrets et délicats.
Réseau, toile de fils tissés soigneusement. Si on était assez compréhensif et intelligent pour la Prime, alors il était possible d'attirer l'attention sur les bons services qu'on apportait à la communauté Condi. C'était simple. Facile. Répugnant, pour quelqu'un qui pensait.
Quiconque comprenait cela s'imaginait directement accéder, après un léchage de bottines suffisant, aux Quartiers, l'étage au dessus, voir même être transféré, dans le meilleur des cas.
Quitter La Fosse, partir plus loin, dans un autre complexe, être affecté aux Aft's, c'était trop beau à imaginer.
Et simple à faire croire. C'était ainsi que presque tout le monde se soumettait à l'autorité patronne, même insignifiante. Tout ça pour partir, s'enfuir, respirer un jour autre chose que l'air Condie, voir enfin une lumière différente que celle des Champ's.
L'Humain était faible, en soi. Si fragile, prêt à tout.
La Prime. Tout ça pour la Prime.
Nature Humaine.

Il étendit les bras, agités de spasmes musculaires dûs à son inactivité coutumière.
Il entreprit de marcher un peu dans le Clos 2594, lieu de repos destiné à son usage personnel.
Sa seule possession surement, puisque tous ses vêtements étaient brûlés chaque mois, pour être remplacés par des plus frais. Frais de nettoyage corporel compris.
La Prime en prenait cher, souvent.
Si seulement il m'arrivait d'arrêter de penser. De faire comme tout ce bétail humanoïde.
Juste Accomplir.

Mais il savait cela impossible. Sitôt qu'il tentait de sombrer dans le mutisme indifférent commun à tous, son esprit se mettait à bouillonner, milles idées folles l'envahissait, il ne tenait plus en place.
La Prime. Il acceptait, lui aussi, de jouer au Jeu. D'enrichir Eux. Eux, ceux qui savaient bien, comme lui, comme il l'avait vaguement deviné, que tout cela n'était qu'une grande mascarade.
Mais de quoi était-il capable ?
Un Condi, ce n'était rien de plus qu'un Animal de plus dans le bétail humanoïde.

Le seul être pensant de la Com' 92 se savait intelligent.
Il voulait partir.
Et c'est dans un soupir à fendre l'âme qu'il se retourna sur sa couche, bien décidé à agir.
Avec les réflexions qu'il lui était possible de poser.

L'ironie est de penser. Puisque penser emprisonne.
La Prison est la pensée humaine.


La Flemme de rajouter tout ce qui devrait être rajouté, je laisse le texte en l'état.

• Grâce au verbe, l'homme reçoit la force vitale, y fait participer d'autres êtres et accomplit de la sorte le sens de la vie. • Tradition orale dogon

0 commentaires: